1300 € par an: le prix de l'éducation des filles afghanes

Cinq ans après le retour des talibans, des pères afghans engloutissent la moitié de leur salaire dans des cours clandestins ou en ligne pour que leurs filles continuent d'apprendre.

1300 € par an: le prix de l'éducation des filles afghanes

L'éducation des filles afghanes a désormais un prix de marché, et il est écrasant: environ 1300 euros l'année pour un programme de cours en ligne, quand le père qui hésite à le payer gagne 2100 euros sur douze mois. Ce calcul, rapporté par l'AFP, tient en une phrase le quotidien de millions de familles, cinq ans après le retour des talibans au pouvoir.

L'agence a recueilli les témoignages de cinq pères — un ingénieur, un médecin, un travailleur social, un responsable logistique, un employé administratif — qui racontent la même chose avec des mots différents. Ils bricolent. Cours du soir dans un salon, école clandestine payée en liquide, tutorat par un cousin, demandes de visa envoyées à l'aveugle. Certains disent pleurer en cachette pour ne pas décourager leurs filles.

Le contexte, lui, s'aggrave. Selon l'UNESCO, 2,4 millions de filles sont aujourd'hui privées de l'école secondaire en Afghanistan, soit 200 000 de plus qu'il y a un an. C'est le seul pays au monde à interdire aux filles l'accès au collège, au lycée et à l'université. À ce rythme, l'agence onusienne estime que le chiffre pourrait approcher les quatre millions en 2030.

Combien ça coûte, concrètement

Les montants cités par les familles ne sont pas des symboles. Ce sont des arbitrages budgétaires violents, faits par des ménages qui vivent dans un pays où la moitié de la population passe sous le seuil de pauvreté, d'après l'UNESCO. Chaque solution a son tarif, et aucune ne garantit un diplôme reconnu à l'arrivée.

1300 euros de cours en ligne, 2100 euros de salaire

Ahmad, ingénieur de 40 ans et père de quatre filles, a chiffré l'option numérique: près de 1300 euros par an, soit environ 62% de ce qu'il gagne. Pour un lecteur français, l'équivalent serait de consacrer plus de sept mois de salaire net à la scolarité d'un seul enfant. Sa femme, professeure de mathématiques, est sans emploi depuis l'interdiction.

133 euros par mois pour une classe cachée

Mohammad, médecin de 42 ans installé dans une petite ville de la province de Kaboul, paie environ 133 euros par mois pour envoyer ses deux filles, 14 et 12 ans, dans une école clandestine. Soit près de 1600 euros à l'année pour deux élèves. Ces structures existent, mais elles restent fragiles: pas d'enseigne, pas de registre, et la menace permanente d'une fermeture.

Les visas, la porte de sortie qui ne s'ouvre pas

Reste l'exil. Ahmad a déposé des demandes en Suède, au Danemark et en Allemagne. Toutes ont été refusées. C'est le point aveugle du débat européen sur l'Afghanistan: on condamne l'interdiction, on finance des programmes d'urgence, mais les familles qui cherchent une sortie légale pour scolariser leurs filles se heurtent presque partout à un guichet fermé.

Non, ce n'est pas «la culture afghane»

L'argument revient souvent dans les commentaires: les talibans appliqueraient une préférence sociale largement partagée. Les données disent l'inverse. D'après une enquête d'ONU Femmes citée par l'AFP, 95% des hommes en zone urbaine et 87% en zone rurale jugent important que les filles poursuivent leurs études après le primaire. Le désaccord est massif, mais silencieux.

«Vous ne trouverez pas dans le Coran que l'éducation est réservée aux hommes», résume Mohammad auprès de l'AFP.

Plusieurs gouvernements de pays à majorité musulmane ont d'ailleurs demandé la levée de l'interdiction. Kaboul a répondu qu'il s'agissait d'une affaire intérieure. C'est aussi ce qui rend la situation si particulière: le pouvoir ne s'appuie pas ici sur un consensus religieux régional, mais sur une lecture minoritaire qu'aucun autre État n'applique.

1300 € par an: le prix de l'éducation des filles afghanes

L'éducation des filles afghanes en chiffres

Les filles ont été exclues du secondaire en mars 2022, les femmes des universités en décembre de la même année. Plus de 70 décrets restreignant les droits des femmes ont suivi. Plus de 80% des femmes travaillant dans les médias ont perdu leur emploi depuis 2021, selon l'UNESCO.

L'effondrement dépasse les seules filles. Deux millions d'enfants sont déscolarisés dès le primaire, 90% des enfants de 10 ans ne savent pas lire un texte simple, et le taux d'alphabétisation national est retombé à 37%. Comme les femmes n'ont plus le droit d'enseigner aux garçons, le système a perdu ses professeures: l'ONU anticipe un déficit de plus de 11 000 enseignantes qualifiées d'ici 2030.

Le contraste avec les vingt années précédentes

Entre 2001 et 2021, le nombre d'élèves avait été multiplié par dix. Le taux de scolarisation des filles au primaire dépassait 80%. L'alphabétisation des femmes était passée d'environ 17% à près de 30%. Une génération entière a grandi en croyant que la trajectoire était acquise. C'est ce retournement, plus que le niveau absolu, qui explique la colère de ces pères.

Ce qui peut encore bouger

Des dispositifs de contournement tiennent debout. L'UNESCO recense des programmes d'apprentissage communautaire dans plus de 2600 villages, un millier de formateurs mobilisés, environ 57 000 jeunes — majoritairement des filles — qui suivent des cours, et des émissions éducatives touchant jusqu'à 17 millions d'auditeurs. Ce n'est pas l'école. C'est ce qui empêche le décrochage définitif.

Si le sujet vous touche depuis la France, le geste utile n'est ni le partage indigné ni le don ponctuel à la première cagnotte venue: ce sont les programmes d'éducation en situation d'urgence, radio comprise, qui absorbent réellement l'argent sur place. Et le chiffre à surveiller cette année reste celui de l'UNESCO: s'il repasse au-dessus de 2,4 millions à la prochaine mise à jour, cela voudra dire qu'aucune négociation n'a produit le moindre effet.