Pourquoi le coût des canicules bondit au-dessus de 30 °C

Une étude d'Allianz Trade chiffre à environ 206 milliards d'euros les pertes de PIB françaises entre 2026 et 2030 si les étés les plus chauds de la dernière décennie se répètent.

Pourquoi le coût des canicules bondit au-dessus de 30 °C

Le coût des canicules ne se déclenche pas dès la première journée d'été : il démarre à un seuil précis, autour de 30 °C. C'est le chiffre le plus parlant d'une étude d'Allianz Trade, l'assureur-crédit du groupe Allianz, publiée fin mai et remise en avant après un été 2026 hors normes. En dessous de cette barre, l'effet de la chaleur sur l'activité reste ambigu. Au-dessus, il devient mesurable.

Entre 30 et 35 °C, chaque degré supplémentaire ampute la production horaire d'environ 1,30 dollar en parité de pouvoir d'achat, soit près de 3 % de ce que rapporte une heure de travail moyenne. Multipliez par des millions d'heures, sur cinq étés, et le calcul devient vertigineux : 240 milliards de dollars de PIB perdus pour la France entre 2026 et 2030, soit environ 206 milliards d'euros.

Ce n'est pas une prévision, c'est un scénario. Allianz Trade a rejoué sur 2026-2030 les cinq années les plus chaudes observées dans chaque pays entre 2014 et 2024. La question posée est simple : que se passe-t-il si la France encaisse cinq fois de suite ce qu'elle a déjà connu ? Réponse : une croissance amputée de 5 à 7 % au total pour les économies les plus exposées.

D'où sortent ces 206 milliards d'euros ?

Le chiffre agrège des pertes très différentes : heures non travaillées, chantiers à l'arrêt, récoltes abîmées, réseaux qui lâchent, dépenses de santé en hausse. Le socle reste la productivité. Selon l'étude, la part des heures de travail perdues à cause du stress thermique passerait de 1,4 % en 1995 à 2,2 % en 2030 si les organisations ne s'adaptent pas. Voici les pertes cumulées estimées :

  • Japon : 354 milliards de dollars
  • France : 240 milliards de dollars (environ 206 milliards d'euros)
  • Italie : 147 milliards de dollars
  • Allemagne : 131 milliards de dollars
  • Espagne : 120 milliards de dollars

Que la France paie plus cher que l'Espagne ou l'Italie surprend. L'explication tient moins au thermomètre qu'à l'habitude : les pays du sud ont bâti, équipé et organisé leurs journées autour de la chaleur depuis des décennies. La France découvre à 40 °C des bureaux, des logements et des horaires pensés pour un climat tempéré.

Où se cache vraiment le coût des canicules

Les chantiers, les entrepôts et les champs d'abord

BTP, logistique, agriculture, industrie, transports, commerce et hôtellerie-restauration concentrent le choc. Ce sont les métiers où l'on travaille debout, dehors ou sous une tôle, et où une heure perdue ne se rattrape pas. Une entreprise qui décale ses équipes à 6 heures du matin ne produit pas moins par confort : elle produit moins parce qu'elle n'a pas le choix.

L'investissement et la consommation qui décrochent

C'est la partie invisible. Dans le scénario d'Allianz Trade, l'investissement français reculerait de 14,7 % par rapport à une trajectoire normale et la consommation de 5,9 %. À 39 °C, on ne fait pas les magasins et on repousse les décisions lourdes. L'inflation grimperait entre 3,2 % et 3,7 % en France, en Italie et en Slovaquie, tirée par l'alimentation et l'énergie. Le chômage gagnerait 0,86 à 1,51 point.

Les caisses publiques prises en tenaille

Moins d'activité, c'est moins de recettes : jusqu'à 1,8 % de rentrées fiscales en moins par an pour la France. En face, les dépenses montent — santé, prestations indexées sur l'inflation, réparation d'infrastructures. La dégradation budgétaire atteindrait environ 0,5 point de PIB par an en Europe, et jusqu'à 2,2 points de déficit supplémentaires côté français. Pour un pays déjà surveillé par Bruxelles, l'addition compte double.

Pourquoi le coût des canicules bondit au-dessus de 30 °C

19 % de climatisation, contre 90 % aux États-Unis

C'est le détail qui explique le reste. Le taux d'équipement en climatisation avoisine 19 % en Europe, contre environ 90 % aux États-Unis. Ajoutez une population qui vieillit et des centres-villes en pierre, en zinc et en bitume, conçus pour retenir la chaleur l'hiver. Le rattrapage coûte aussi : à 35 °C, chaque degré de plus fait grimper la consommation d'énergie par habitant d'environ 1,2 %, au pire moment pour le réseau.

Juin 2026 a servi de répétition générale

Le scénario n'a rien de théorique. D'après Météo-France, juin 2026 a été le mois de juin le plus chaud jamais mesuré dans le pays, à 22,7 °C de moyenne, soit 3,8 °C au-dessus de la normale. Le 23 juin est devenu la journée la plus chaude jamais enregistrée en France, avec une moyenne nationale de 29,8 °C, et la nuit précédente la plus chaude, à 21,6 °C de minimale moyenne.

Le 25 juin, 72 départements sont passés en vigilance rouge canicule et 14 en orange : du jamais-vu depuis la création du dispositif en 2004. Strasbourg a atteint 40,4 °C, Noirmoutier 40,1 °C, souvent une première. Une seconde vague a replacé 37 départements en rouge le 13 juillet. Autrement dit, 2026 ressemble déjà à l'une des années que l'étude imagine voir se répéter cinq fois.

Ce que l'État prépare, ce que vous pouvez faire

La France s'est dotée d'un troisième plan national d'adaptation au changement climatique, le PNACC-3, calé sur une hypothèse de +4 °C en métropole d'ici 2100 : une cinquantaine de mesures réparties en cinq axes, dont la protection des personnes et la résilience des infrastructures. Mais l'Institut de l'économie pour le climat (I4CE) ne recense qu'environ 1,7 milliard d'euros réellement fléchés vers l'adaptation. Face au coût des canicules annoncé, l'écart saute aux yeux.

Concrètement : employeur, la vraie question avant l'été prochain porte sur les horaires décalés et l'eau aux postes exposés, pas sur le ventilateur d'appoint. Salarié, regardez ce que prévoit votre convention collective en cas de fortes chaleurs. Propriétaire, l'isolation des combles reste le geste le moins cher contre 40 °C. Et à surveiller cet automne : la part du budget 2027 vraiment consacrée à l'adaptation.