Virginie Efira a appris le japonais pour le film Soudain

Premier long métrage en français du cinéaste japonais, primé à Cannes, "Soudain" transforme un échange de lettres sur la fin de vie en drame lumineux porté par une Virginie Efira méconnaissable.

Virginie Efira a appris le japonais pour le film Soudain

Pour tourner le film Soudain, sorti dans les salles françaises le 12 août, Virginie Efira a appris le japonais. Pas deux répliques calées phonétiquement la veille du plateau : assez de langue pour tenir des scènes entières face à des partenaires japonais. Son réalisateur, Ryūsuke Hamaguchi, a jugé le résultat « assez incroyable » dans un entretien accordé à franceinfo. Ce détail-là raconte assez bien la fabrication de ce film.

Le reste tient de la même patience. La durée est de 196 minutes, soit 3 h 16. C'est le premier long métrage en langue française du cinéaste japonais, coécrit avec Léa Le Dimna et tourné entre Paris et Kyoto, du 30 juin au 6 septembre 2025. Présenté en compétition à Cannes le 15 mai, il en est reparti avec le prix d'interprétation féminine, partagé entre Efira et l'actrice japonaise Tao Okamoto.

Et le public a suivi, ce qui n'allait pas de soi. Le jour de sa sortie, un mercredi de plein mois d'août, il a signé le meilleur score des premières séances parisiennes avec 1 654 spectateurs, selon le relevé de Zickma, avant de s'installer dans le trio de tête du box-office national. Un drame de plus de trois heures sur la fin de vie, en pleine saison des blockbusters : le pari n'était pas gagné.

Deux femmes, des lettres, et quinze jours

L'histoire ne sort pas de l'imagination d'un scénariste. Elle adapte un ouvrage paru au Japon en 2019, composé de la correspondance entre la philosophe Makiko Miyano, atteinte d'un cancer du sein métastatique, et l'anthropologue Maho Isono. Les deux femmes s'écrivent en sachant parfaitement comment cela va finir. Miyano a perdu connaissance peu après avoir rédigé la préface du livre. Elle est morte quinze jours plus tard.

Hamaguchi n'en tire pourtant pas un film à thèse ni un décalque. Il déplace tout à Paris : Efira y incarne Marie-Lou, directrice d'un Ehpad, qui croise la route de Mari Morisaki, dramaturge japonaise en fin de vie jouée par Tao Okamoto. Le livre fournit la matière — l'attention portée à l'autre, la mémoire, la peur — mais l'intrigue, elle, est neuve.

Pourquoi le film Soudain tient 3 h 16 sans peser

La longueur n'est pas une coquetterie d'auteur, c'est la méthode. Hamaguchi fait lire et relire ses dialogues à ses comédiens sur un ton neutre, sans jouer, jusqu'à ce que le texte devienne un objet familier. Le résultat produit ces silences habités et ces conversations qui s'étirent, marque de fabrique du cinéaste depuis « Drive My Car », oscarisé en 2022.

« Le niveau de japonais qu'elle a pu atteindre est assez incroyable », dit Ryūsuke Hamaguchi de Virginie Efira, dans un entretien à franceinfo.

Commercialement, cette durée coûte cher : un film de 3 h 16 permet environ trois séances quotidiennes par salle là où une comédie de 1 h 40 en autorise cinq. C'est pourquoi la moyenne d'entrées par séance compte davantage que le total brut — et sur ce terrain, le film Soudain fait mieux que les précédents Hamaguchi. La presse le note 4,4 sur 5 sur AlloCiné, les spectateurs 4,1.

Virginie Efira a appris le japonais pour le film Soudain

L'humanitude, une idée française repartie du Japon

Au centre du film, il y a un mot que peu de spectateurs connaissent avant d'entrer en salle : l'humanitude. Marie-Lou tente de l'imposer dans son établissement, contre l'inertie de l'institution. Ce n'est pas une invention de scénario.

Ce que la méthode demande vraiment

Mise au point en France par Yves Gineste et Rosette Marescotti, elle repose sur des gestes très concrets : se placer à hauteur de regard, annoncer chaque soin avant de toucher, ne jamais entrer dans une chambre sans y être invité, privilégier le toucher enveloppant. Rien de spectaculaire. Simplement, cela prend du temps — la ressource qui manque le plus dans les Ehpad français.

Pourquoi ça résonne quatre ans après Orpea

Le sujet touche un nerf resté à vif. En janvier 2022, l'enquête de Victor Castanet sur le groupe Orpea avait révélé rationnement des protections et maltraitance ordinaire, déclenchant contrôles et procédures. Depuis, le débat français sur le grand âge patine. Voir un cinéaste japonais rendre à la France une méthode née chez elle, largement adoptée dans les maisons de retraite nippones, a quelque chose d'un boomerang.

Ce que ce prix cannois change pour les deux actrices

Virginie Efira avait déjà le César de la meilleure actrice, obtenu en 2023 pour « Revoir Paris ». Il lui manquait une consécration en dehors du périmètre francophone. Un prix d'interprétation à Cannes, dans un film parlé en deux langues et distribué au Japon par Bitters End, ouvre un tout autre marché. Elle a d'ailleurs qualifié Hamaguchi d'« immense réalisateur » auprès de franceinfo.

Pour Tao Okamoto, connue jusqu'ici surtout pour des rôles américains, le partage du prix vaut relance de carrière. Pour Hamaguchi, c'est la confirmation qu'il peut travailler hors du japonais sans rien perdre — après Cannes, Berlin et Venise, il ne lui manquait plus qu'un pays d'adoption.

Ce qu'il faut regarder dans les semaines qui viennent

Deux choses vont se jouer d'ici la rentrée. D'abord la tenue en salles : les films longs et primés vivent du bouche-à-oreille, pas du premier week-end, et Diaphana mise clairement sur septembre. Ensuite les Césars de février, où la double récompense cannoise place Efira en position de favorite. Si le sujet vous parle au-delà du cinéma, renseignez-vous sur les établissements labellisés humanitude près de chez vous : la liste est courte, et c'est précisément le propos du film.