Cent départs à l'entracte pour Bartoli à Salzbourg

Le Voyage à Reims de Rossini, monté par Barrie Kosky autour des 60 ans de Cecilia Bartoli, a vidé une partie de la salle tout en déclenchant des ovations : voici ce qui s'est réellement passé au Haus für Mozart.

Cent départs à l'entracte pour Bartoli à Salzbourg

Une centaine de spectateurs ont quitté la salle à l'entracte du Voyage à Reims mis en scène par Barrie Kosky pour Cecilia Bartoli à Salzbourg, le 5 août dernier, si l'on en croit le compte rendu de ResMusica. Le reste du public, lui, a applaudi debout. Difficile de résumer plus vite la soirée la plus discutée de l'été musical autrichien.

La production, créée en mai au Festival de Pentecôte puis reprise au Haus für Mozart pour le festival d'été, transforme l'opéra de Rossini en fête d'anniversaire. Cecilia Bartoli fête ses 60 ans cette année, et Kosky en a fait le sujet même du spectacle : au moment clé, la mezzo-soprano jaillit d'un gâteau géant. Le personnage vénéré que tous attendent, c'est elle.

Pour un lecteur français, l'histoire a un écho particulier. Rossini a écrit cette partition pour le sacre de Charles X, célébré à Reims en mai 1825 — le dernier sacre royal de l'histoire de France. L'intrigue, elle, ne quitte jamais l'hôtel thermal où des voyageurs européens attendent des chevaux qui n'arriveront pas. Personne n'arrive jamais à Reims.

Une soirée d'anniversaire déguisée en opéra

Kosky assume le vaudeville. Le décor noir et blanc de Rufus Didwiszus multiplie les portes battantes : cinq dans la première partie, treize après l'entracte, selon le décompte du site britannique Planet Hugill. Huit danseurs en grooms traversent le plateau, les personnages se poursuivent d'une chambre à l'autre, certains finissent en sous-vêtements. Les costumes de Victoria Behr citent les années 1820 dans des couleurs volontairement criardes.

L'intention se défend. Le Voyage à Reims n'a presque pas d'action : dix-sept personnages coincés dans un hôtel, une succession de morceaux de bravoure, et une conclusion en forme de cantate de circonstance. Un metteur en scène doit inventer ce que le livret ne raconte pas. La question est de savoir jusqu'où.

Pourquoi Bartoli à Salzbourg fait tant parler

Les verdicts sont franchement opposés. ResMusica parle de « semelles de plomb » : à force de gags, la musique de Rossini n'aurait pas deux phrases de suite sans être interrompue. La Libre, à l'inverse, salue une réussite complète, en soulignant que les mouvements de plateau sont calés sur le phrasé musical avec une précision d'horloger. Même spectacle, même soirée, lectures inverses.

Ce désaccord n'a rien d'anecdotique. Il touche à une tension que Salzbourg connaît bien : un festival dirigé par une star qui se distribue elle-même. Cecilia Bartoli programme le Festival de Pentecôte depuis 2012 et y tient chaque année un rôle en vedette. Quand la mise en scène devient en plus un hommage à son anniversaire, la frontière entre production et célébration devient poreuse.

Cent départs à l'entracte pour Bartoli à Salzbourg

L'opéra que Rossini avait lui-même enterré

Le contexte historique explique beaucoup de la fragilité de l'ouvrage. Ce n'est pas un opéra de répertoire ordinaire, c'est une pièce de circonstance que son auteur a retirée de la circulation.

Écrit pour le sacre de Charles X à Reims

Créé à Paris en juin 1825, quelques semaines après la cérémonie rémoise, l'ouvrage n'a été donné qu'une poignée de fois. Rossini l'a ensuite retiré et ne l'a plus jamais laissé jouer de son vivant. Il s'agit de son dernier opéra en italien. Trois ans plus tard, il en recyclait une large part dans Le comte Ory, écrit pour l'Opéra de Paris.

Perdu plus de 150 ans, ressuscité dans les années 1980

La partition, dispersée, a été reconstituée par les musicologues et remontée seulement dans les années 1980. Autrement dit, ce « classique » a une histoire scénique moderne d'à peine quarante ans, et aucune tradition d'interprétation solide. Le bicentenaire de sa création, en 2025, a relancé les programmations. Chaque nouvelle production repart donc presque de zéro — d'où l'ampleur des écarts entre elles.

Dix-sept solistes, et pas un rôle de trop

C'est l'autre raison pour laquelle l'ouvrage se monte rarement : il exige dix-sept solistes de premier plan. Bartoli à Salzbourg s'entoure de Marina Viotti, Mélissa Petit, Tara Erraught, Edgardo Rocha, Dmitry Korchak, Ildebrando D'Arcangelo, Florian Sempey ou encore Misha Kiria. Elle-même aborde Corinna, la poétesse improvisatrice, pour la première fois de sa carrière.

En fosse, Gianluca Capuano dirige Les Musiciens du Prince – Monaco sur instruments d'époque, avec le chœur de l'Opéra de Monte-Carlo. Ces forces monégasques suivent Bartoli de production en production. Sur le plan vocal, aucun critique consulté ne conteste le niveau du plateau : le litige porte entièrement sur la mise en scène.

Faut-il faire le voyage jusqu'à Salzbourg ?

Les représentations courent jusqu'au 16 août au Haus für Mozart, la salle moyenne du festival, mieux adaptée à Rossini que la vaste Felsenreitschule. Le festival d'été, lui, se poursuit jusqu'au 30 août. Depuis la France, Salzbourg se rejoint en avion via Munich ou Vienne, ou en train de nuit — un déplacement à réserver bien en amont, les hôtels de la ville doublant leurs tarifs en août.

Le conseil pratique tient en une phrase : si vous venez pour Rossini chanté au plus haut niveau, vous en aurez pour votre argent. Si vous détestez le théâtre qui commente en permanence la musique, passez votre tour. Et surveillez les annonces d'une captation vidéo ou d'un report en salle, seule façon de juger sur pièce sans payer le billet d'avion.